Le baptême du terrain et des deux appareils Voisin de la Ligue le 1er avril 1909

Les premiers envols sur Port-Aviation ont lieu dès octobre 1908 avec Louis Blériot sur son Blériot IX et Léon Delagrange  avec son appareil Voisin les 18 et 29 novembre 1908.

La mauvaise météo fait annuler les festivités du 20 décembre 1908 et du 10 janvier 1909, jour de l'inauguration. mais n'empêchera pas le baptême du terrain et des deux Voisin de la Ligue par Monseigneur Amette, archevêque de Paris. Toujours dans l'incompréhension du public et des journalistes qui ont cru à un "canular du 1er avril" !

Le marquis de Puybaudet et Charles-François Dussaud, membres de la S.E.A, ont l'idée de faire bénir le Champ d'aviation, comme on bénit les navires et les ports d'où on les lance. Ils sollicitent  Mgr Amette, archevêque de Paris, mais Viry-Chatillon ne fait pas partie de son diocèse. Ce dernier s'adresse à Mgr Gibier, évêque de Versailles qui en informe par écrit le curé de Viry-Chatillon, Félix Massuchetti.

Le 19 mars 1909, Félix Massuchetti, curé de Viry-Chatillon, reçoit une lettre de l'évêché de Versailles.

" Cher Monsieur le curé, le jeudi 1er avril, à 3 heures, je serai dans votre paroisse avec Mgr Amette pour bénir les aéroplanes.Ceux qui sont à la tête de ce nouveau champ de courses m'ont promis de vous faire visite au plus tôt, et j'ai averti Mgr Amette que vous voudrez bien vous trouver là avec à notre disposition un rituel, une étole et de l'eau bénite..."

Deux jour après, deux inconnus se trouvent à l'église Saint-Denis de Viry-Chatillon. Ils assistent pieusement au Salut qui suit les Vêpres.Ils demeurent impassibles à l'église pendant la séance du catéchisme. Ils sont toujours là pendant la réunion des Dames de Sainte-Geneviève. Les heures tournent, avec patience, ils ne bougent pas de leur place. Enfin, lorsque le curé a achevé son ministère, ces messieurs s'approchent de lui...et refuse d'entrer à la sacristie ou de venir au presbytère. Ils se disent envoyés par Mgr l'évêque de Versailles pour arranger la cérémonie de la bénédiction de Port-Aviation. En fait, il s'agissait du marquis de Puybaudet et Charles-François Dussaud de la S.E.A.

Monsieur le curé les emmène sous le porche pour les écouter. Ils s'adressent à lui en demandant que pensent les gens du pays? Que disent-ils de la réalisation du champ d'aviation?

- Félix Massuchetti, répond : "à mon avis, ils n'en pensent que du bien, et vivent dans l'espoir que le commerce y gagnera".

- M de Puybeaudet : "on ne le pense pas, ils sont fort peu aimables avec nous. Votre Maire, loin d'être gracieux, se montre fort exigeant. Votre garde-champêtre ne cherche qu'à nous faire des procès".

- Félix massuchetti : "C'est sans doute qu'ils ne sont pas content de vous. Vous faites afficher partout dans toutes les gares : "Aérodrome de Juvisy". Les journaux ne parlent que du champ d'aviation de Savigny ou de Juvisy, alors que c'est tout à fait inexact puisqu'il faut sortir de Juvisy, sortir de Savigny pour entrer dans la commune de Viry-Chatillon et pénétrer sur votre aérodrome! Pourquoi ne pas être véridique?

On saurait vite que Viry-Chatillon est entre les gares de Juvisy et de Savigny. Pourquoi ne pas dire Port-Aviation ou Aérodrome de Viry-Chatillon par Juvisy ?"

A cette amère diatribe qui fleure bon la lutte de clocher, les deux messieurs ne purent répondre qu'ils n'y avaient pas pensé!

Pourtant les administrateurs du terrain la voulaient grandiose cette cérémonie, tous les prêtres de la région, tous les enfants de choeur du pays sont invités, Mgr Amette a même jugé se déplacer avec un déploiement extraordinaire de couleurs rouges et noires.  Mais cela n'a pas empêché des lettres anonymes ou autres, qui affluèrent chez M.le curé. "Cette société n'est pas viable, rapport-elle en substance; elle n'est affilié à aucune société analogue (ce qui n'est pas exact), elle n'est pas considérée; cette cérémonie sera un immense bluff pour éblouir les actionnaires". Félix Massuchetti était dans tous ses états, mais ne reçut aucun ordre pour décommander la cérémonie religieuse.

Nous devons tous ces détails grâce aux manuscrits du curé de Viry-Chatillon, Félix Massuchetti, qui officia dans la paroisse de 1887 à 1912, conservés aux Archives départementales.

Le jeudi 1er avril 1909, la Compagnie d'aviation a adressé à de nombreuses personnalités et journaux une invitation pour assister à la bénédiction.

L'Aviation Illustrée commente ainsi l'évènement :

"Certains rédacteurs croyant à une mystification d'un nouveau genre, ne s'y rendirent pas.

Au lever du soleil, le ciel était bouché et la pluie commença à tomber. Vers 4 h 30 de l'après-midi, quand il fallut partir pour l'aérodrome, elle tombait plus que jamais. Adieu la belle procession projetée!

Les enfants de choeur de Viry et la douzaine de prêtres invités, surplis sur le bras, suivaient d'un pas rapide, la Croix de la procession qui,assez irrévérencieusement, trottaient vers un abri de l'aérodrome. Mgr Amette les y attendait dans un petit salon aménagé pour la circonstance.

La fanfare de Saint-Nicolas d'Igny arriva bientôt et bravement, sous une pluie fine, le saint bataillon, musique en tête, conduisit Mgr l'archevêque à la tribune qui lui était préparée. Les organisateurs de la journée s'y trouvaient déjà, en compagnie des marraines des deux aéroplanes.

La baronne de Lagatinerie et Mme Dussaud donnèrent les noms d'Ile-de-France et d'Alsace aux deux appareils du type Voisin construit pour Delagrange. ils étaient destinés à l'école de la Ligue Nationale Aérienne.

Après un morceau de fanfare où la pluie tombant sur les tôles faisait office de batterie, l'archevêque prit la parole. [...]. La pluie tombait plus que jamais et, au grand regret de tous les spectateurs, les avions ne purent s'envoler. Durant toute la cérémonie, les appareils photographiques et les appareils pour le cinématographe n'avaient cessé de fonctionner."

Port-Aviation